Qu’est-ce que la fatigue décisionnelle?
Le repos : un pilier oublié d'une saine performance au travail
Il s’agit d’un état qui s’installe progressivement et qui rend plus difficile l’évaluation, l’arbitrage ou même la capacité à simplement choisir. Les premiers signes passent souvent sous le radar : hésitations répétées, difficulté à statuer sur des enjeux simples, tendance à repousser des décisions qui, en temps normal, seraient réglées en quelques minutes. Parfois, on dit oui trop vite pour alléger sa charge ou on choisit le statu quo par manque d’espace mental.
Lorsque la charge de décisions s’accumule sans pause, d’autres signaux d’alerte apparaissent : procrastination, irritabilité, impatience, évitement.
La fatigue décisionnelle n’est pas une anomalie; elle reflète un dépassement des ressources cognitives disponibles.
Pourquoi les gestionnaires y sont-ils particulièrement exposés?
Les gestionnaires naviguent constamment entre l’opérationnel et le stratégique, ce qui les amène à prendre beaucoup plus de décisions qu’un·e employé·e. Ils passent d’un dossier complexe à une conversation sensible, puis d’une urgence à un cycle de planification. Cette alternance rapide sollicite énormément les ressources mentales. Et lorsque ce rythme se combine à un niveau de stress élevé maintenu dans le temps (ou à une gestion du stress moins optimale) le cerveau reste en état d’alerte. Ce mécanisme, très utile pour relever un défi ponctuel, mobilise toutefois énormément de ressources physiques et cognitives. S’il persiste, il épuise l’organisme et peut entraîner des erreurs de jugement, une baisse de concentration, davantage de conflits, de la procrastination ou une incapacité à trancher, même sur des enjeux simples.
Et ce n’est pas qu’une impression : une étude menée auprès de gestionnaires révèle que 73,1 % d’entre eux présentent un niveau de détresse psychologique élevé, un taux qui demeure très préoccupant même lors d’un second sondage (68,4 %). À titre comparatif, la moyenne des travailleur·euses québécois·es tourne plutôt autour de 50 %.
Pression numérique, pression organisationnelle
La pleine conscience au service du leadership : un atout sous-estimé
S’ajoute à cela l’environnement numérique. Les notifications, les micro-interruptions et la pression de l’instantanéité réduisent les plages de réflexion et transforment chaque geste en microdécision supplémentaire. La journée devient une succession de sollicitations qui grugent l’attention, augmentant l’irritabilité, la tension interne et, parfois, des symptômes physiques comme le stress marqué, les troubles du sommeil ou les maux de tête.
L’organisation elle-même influence ce phénomène. Des rôles flous, des objectifs incohérents, un manque d’alignement ou de ressources, ou encore une culture réactive augmentent le nombre de décisions à prendre et la pression associée. Cette exposition répétée à des facteurs de risques psychosociaux fragilise la santé mentale des gestionnaires. À l’inverse, une organisation qui clarifie les responsabilités, hiérarchise les priorités et soutient la sécurité psychologique réduit naturellement la fatigue décisionnelle et ses impacts.
6 étapes pour réduire la fatigue décisionnelle
1. Reconnaître les signes et contextualiser
La fatigue décisionnelle n’est pas une faiblesse, mais le signe d’une charge cognitive élevée. Identifiez vos « moments critiques » :
- quand votre lucidité baisse ;
- quels types de décisions vous épuisent ;
- quels contextes émotionnels amplifient votre charge mentale.
Mais l’autoconnaissance ne suffit pas. Une gestion du stress optimale est essentielle pour préserver vos ressources. Le stress peut être un allié ponctuel (comme un sprint) mais s’il devient constant, il épuise votre énergie et vos capacités cognitives. L’enjeu est donc d’apprendre à gérer votre stress au quotidien pour avancer au rythme d’un marathon, pas d’une course effrénée.
En ayant les bons outils pour réguler votre stress en continu, vous protégez vos ressources mentales et maintenez votre capacité à décider clairement.
2. Simplifier les processus décisionnels
Établissez des règles claires :
- ce que l'équipe peut décider seule ;
- ce qui nécessite votre consultation ;
- ce qui reste votre prérogative.
Une structure mieux définie réduit le nombre d’arbitrages improvisés et apaise la charge mentale.
3. Utiliser la délégation comme un véritable levier de développement
La délégation n’est pas un désengorgement, mais une stratégie d’autonomie. Créez un environnement où votre équipe peut exercer son jugement en confiance, sous réserve de :
- définir le cadre ;
- préciser la marge de manœuvre ;
- clarifier la qualité attendue ;
- spécifier les points non négociables.
Puis, il faut aussi apprendre à lâcher prise. Une grande part de la surcharge cognitive vient de pensées répétitives sur ce qui échappe à notre contrôle (le passé, l’anticipation de scénarios futurs ou le désir que tout soit fait « à notre façon »).
Si vous êtes moins mis à contribution pour des décisions qui ne requièrent pas votre expertise... c'est gagné. Vous réduisez ainsi votre charge mentale tout en renforçant les compétences collectives.
4. Cadrer les priorités avec l’équipe
Un manque de critères partagés accentue la surcharge décisionnelle. Coconstruisez un cadre de priorisation qui inclut l’alignement stratégique, l’urgence réelle, l’impact et la faisabilité. Des rencontres hebdomadaires de 15-20 min avec ce cadre diminuent l’arbitraire et ramènent plus de clarté.
5. Automatiser ce qui peut l’être
Certaines décisions gagnent à être standardisées. Des règles simples du type :
- si un client attend plus de 48 h -> relance automatique ;
- si un seuil de performance est atteint -> action préétablie (réaffectation des ressources/pause projet...).
Elles réduisent les hésitations et évitent l’épuisement lié aux décisions répétitives. Cela permet de préserver l’énergie et l’espace mental pour les enjeux réellement stratégiques.
6. Cultiver l’intelligence décisionnelle collective
Favoriser un climat où les décisions peuvent être discutées, revisitées et analysées sans jugement renforce la maturité de l’équipe. Cela peut prendre plusieurs formes :
- un court post-mortem après une décision complexe ;
- un partage d’apprentissage à partir d’une erreur ;
- une discussion ouverte sur les critères qui guident les choix.
Vous saurez que vous progressez lorsque les décisions ne reposeront plus uniquement sur vous, mais sur un cadre commun que l’équipe utilise et fait vivre.
Redonner de l’espace à la clarté
L’art de ralentir : faire moins pour faire mieux
La fatigue décisionnelle apparaît souvent lorsque l’espace mental se réduit. Pour retrouver de la lucidité, il est essentiel de créer de vraies plages de travail en profondeur (deep work). Il faut généralement au moins 60 minutes sans interruption pour que le cerveau entre dans cet état de concentration soutenue et récupère ses capacités d’analyse et de discernement.
En complément, de courtes pauses peuvent aussi aider à relâcher la pression et maintenir un niveau d’énergie stable :
- prendre une marche ;
- faire quelques étirements ;
- pratiquer la respiration consciente ;
- s’éloigner de tout écran quelques minutes.
Tout ne nécessite pas une analyse exhaustive. L’objectif est surtout de redonner à votre cerveau l’espace nécessaire pour traiter, prioriser et choisir.
Pour conclure
Si vous sentez que votre charge mentale augmente plus vite que votre capacité à décider, il est temps d’agir avant que la fatigue décisionnelle ne devienne un frein à votre leadership.
La fatigue décisionnelle n’est pas un défaut, mais un signal précieux. En clarifiant vos processus, en renforçant l'autonomie de votre équipe et en vous offrant des espaces de récupération, vous protégez votre capacité à décider et, par le fait même, à guider. Car décider, c’est exercer votre rôle de leader. Et pour bien guider, il faut aussi prendre soin de soi, de son équilibre et de son énergie.
Pour aller plus loin:
➡️ Santé mentale: privilégier l'autogestion pour retrouver l'équilibre