27 octobre 2014

Article

Capital humain et gestion

La chasse aux anglicismes ou la chasse aux sorcières ?

Vous a-t-on déjà passé un savon parce que vos textes étaient truffés d’anglicismes ? À moins que ce soit vous-même qui vous transformiez en inquisiteur devant ces « hérésies ». Dans cette chasse sans merci, y a-t-il vraiment un méchant à abattre ? Et si la réalité concernant les anglicismes n’était ni noire ni blanche, mais comptait au moins cinquante nuances de gris ?

Mais qu’est-ce qu’un anglicisme ?

L’anglicisme est un fait de langue (mot, expression, sens, construction syntaxique) propre à la langue anglaise et qui est emprunté par une autre langue. En ce qui nous concerne, francophones, nous empruntons allégrement à l’anglais depuis belle lurette. On peut classer les emprunts en différentes catégories :

  1. L’emprunt lexical (le mot tel quel, par ex. : *knowhow → savoir-faire);
  2. L’emprunt syntaxique, qu’on appelle aussi calque (par ex. : *prendre une chance ‘take a chance’ → courir le risque);
  3. L’emprunt sémantique, qu’on appelle aussi faux amis (par exemple, utiliser *librairie dans le sens anglais de library);
  4. L’emprunt phonétique, c’est-à-dire quand on emprunte des sons étrangers à notre langue, comme le « h » littéralement aspiré.

Les peuples étant en contact les uns avec les autres, ce phénomène d’emprunts linguistiques est absolument naturel : les langues du monde empruntent aux autres selon les modes, les courants et le pouvoir des États à différentes époques. Par exemple, le français a beaucoup emprunté à l’italien en matière de vocabulaire de la musique. Avec de nouvelles réalités (concepts, technologies) qui font sans cesse leur apparition arrivent forcément les mots qui sont créés pour les désigner. Vous ne serez donc pas étonné d’apprendre que, à l’heure actuelle, c’est l’anglais américain qui domine le paysage du vocabulaire des technologies de l’information.

Est-ce qu’un anglicisme, c’est vilain ?

Si le phénomène d’emprunt est normal, est-il juste de condamner les anglicismes avec ferveur ? Il est impératif, en fait, de faire preuve de jugement en la matière, car on ne peut mettre tous les anglicismes dans la même marmite ni leur donner la même valeur dans toutes les situations de communication (rappelons que les recommandations normatives concernent avant tout l’usage officiel, nous laissant heureusement la liberté d’employer notre langue comme on le désire dans l’usage personnel).

D’un côté, certains emprunts sont utiles, voire essentiels, parce que le français ne dispose pas d’équivalents pour eux. C’est le cas de baseball, cowboy, short, steak, water-polo, etc.

De l’autre côté, il y a des emprunts inutiles et nuisibles, car ils interfèrent avec des mots français qui existent déjà, par exemple *canceller au lieu d’annuler. On comprend aisément pourquoi ceux-là ont de bonnes raisons d’être critiqués et sont très facilement remplaçables. Les dictionnaires Antidote et Le Multidictionnaire de la langue française en plus du site Le grand dictionnaire terminologique s’avèrent d’excellents outils pour les démasquer et juger de leur acceptabilité, en plus de nous offrir des options pour les remplacer.

L’usage réel, maître des zones grises

Finalement, il existe, d’après moi, une catégorie à part : ce sont les mots anglais que les locuteurs continuent de préférer aux propositions officielles et qui, par la vitalité de leur usage, passeront probablement dans la norme. C’est le cas, par exemple, du verbe réaliser, passé maintenant dans l’usage au sens de « se rendre compte, comprendre », sens qu’il n’avait pas avant. Prioriser en est un autre dont le commentaire « emploi critiqué » est disparu de la plupart des dictionnaires. Quand les instances compétentes, telles que l’Académie française ou l’OQLF, proposent des termes de remplacement qui ne satisfont pas les locuteurs, soit parce qu’ils sont lourds, moins précis ou moins directs que le mot emprunté, il est fort à parier qu’en fin de compte, c’est l’usage et non la norme qui fera le poids. Tel est le sort que connaîtra probablement leadership, dont les nombreux succédanés – pourvoir d’influence, ascendant, direction, chefferie, suprématie, etc. – nous laissent bien souvent perplexes!

En bref, la question ultime que vous devriez vous poser avant de condamner un anglicisme dans vos communications professionnelles est la suivante : existe-t-il un bon équivalent français pour le remplacer, c’est-à-dire un terme qui porte le sens recherché et qui sera aisément compris de mes destinataires ?

Pour en apprendre davantage sur les types d’anglicismes, la Banque de dépannage linguistique propose plus de 300 articles, en plus d’une bibliographie et d’une webographie, toutes deux captivantes. Si vous souhaitez approfondir les principes et critères d’acceptabilité des emprunts, je vous suggère fortement cette étude de Christiane Loubier de l’Office québécois de la langue française.

Retrouvez-moi également lors des formations Revoir les règles du français, volet 1 et Antidote 8, au cours desquelles est abordée la question des anglicismes.

Geneviève Bibeau est linguiste, rédactrice-réviseure et formatrice depuis près de dix ans. Passionnée par la langue française, elle l’est tout autant par la transmission des connaissances. Son leitmotiv : donner aux gens la confiance et les outils nécessaires pour bien écrire en français.